La sociologue turque a présenté son nouvel ouvrage portant sur son « enquête interdite » lors d’une conférence. Soutenue par ses collègues universitaires et ses étudiants, Pinar Selek a rappelé que son long procès n’était toujours pas terminé.
Des dizaines de militants et d’étudiants se sont réunis dans les locaux du PCF 06 hier soir, au 6 rue Balatchano. Dans une salle portant le nom du résistant Virgile Barel, la sociologue turque Pinar Selek a tenu une conférence à l’occasion de la sortie de son livre Lever la tête. La recherche interdite sur la résistance kurde, publié par l’Université Paris Cité. Elle y retrace son parcours mouvementé depuis son arrestation à Istanbul en 1998 pour avoir investigué sur la culture kurde, tandis que la huitième audience de son cinquième procès devrait se tenir le 18 septembre en Turquie.
Dans son ouvrage, la sociologue reprend de mémoire et avec peu de notes — toutes lui ayant été confisquées — l’enquête sur les pratiques socio-culturelles de la population kurde qu’elle a menée entre 1995 et 1998 et qui a tourné au drame. Jusqu’au bout, Pinar Selek en a protégé les participants « au prix de la torture », indiquent des affiches placardées au mur.
Accompagnée par Jean-Luc Primon, enseignant-chercheur au département sociologie-démographie de l’Université Côte d’Azur et à l’Unité de Recherche Migrations et Sociétés (URMIS), et Sylvane Faure, enseignant-chercheur en psychologie sociale, Pinar Selek a pris la parole dans une salle comble pour livrer son expérience. Après avoir salué « le soutien indéfectible du PCF à la résistance kurde », les chercheurs ont dénoncé le « harcèlement judiciaire des kurdes par le gouvernement turc depuis plus de 25 ans », ainsi que celui dont leur collègue s’estime victime depuis 28 ans.
Un témoignage rempli d’espoir
Devant un parterre rempli de militants et de ses propres étudiants, la sociologue a pris la parole pour parler d’elle à travers les kurdes. « Plus jeune, je ne connaissais pas les kurdes, on en parlait comme de quelque chose qui datait d’avant Jésus Christ », explique-t-elle. Mais à partir de 1989, les kurdes entrent dans la période du fameux « lever la tête » : ils s’affichent, s’affirment davantage dans l’espace public turc, mais surtout revendiquent leur singularité pendant quelques années. Une résistance qu’ils « ont payée très cher », affirme Pinar Selek.
Elle a alors 18 ans et commence à s’intéresser à cette partie de la population turque. Un fil rouge guide la sociologue en devenir : la question des « ressources socioculturelles de la résistance kurde. » Pour y répondre, elle s’intéresse à la sociologie du Parti des travailleurs du Kurdistan, le PKK. Une violente répression sera menée par le gouvernement turc contre les kurdes jusqu’en 1993, faisant des dizaines de milliers de morts.
Entre 1995 et 1998, Pinar Selek réalise une immersion dans un village kurde, voulant comprendre « les bases socioculturelles de leur organisation. » Elle sera inquiétée en 1998 pour avoir enquêté sur les kurdes et supposément tissé des liens.
Un parcours singulier
Le 11 juillet 1998, Pinar Selek est arrêtée par des policiers turcs en civil. Deux jours plus tôt, un attentat avait frappé le bazar d’Istanbul. Le gouvernement turc en fait porter le chapeau au PKK et accuse la sociologue d’y avoir collaboré sur fond de preuves falsifiées, avant qu’une expertise ne démontre que l’explosion était en réalité due à une fuite de gaz.
Les poursuites successives du gouvernement turc ont condamné Pinar Selek à quitter sa terre natale par crainte de représailles. La sociologue a obtenu l’asile académique en France. Elle obtiendra le statut officiel de réfugiée en 2013, puis la nationalité française en 2017. En procès depuis 28 années, son périple judiciaire turc est jonché d’acquittements et d’annulations de ces mêmes acquittements par les institutions et la justice turques.
Son procès pour terrorisme a été une nouvelle fois reporté au mois d’avril 2026. A ce jour, le même jugement dure depuis 2023, sur la base d’un « dossier d’accusation vide. » La Cour d’assises d’Istanbul exige sa présence physique à la prochaine audience prévue le 18 septembre.
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