Les familles et avocats de jeunes enfants présumés victimes de viols en milieu scolaire ont rendu visible leur souffrance hier. Ils ont demandé l’ouverture d’une information judiciaire et d’une enquête administrative pour évaluer des faits qui remonteraient à la rentrée 2025. Le parquet de Grasse a désigné un juge pour instruire l’affaire dans la foulée.
Parents d’élèves, avocats et associations ont réuni hier matin les médias azuréens pour dénoncer le classement sans suite de plaintes pour viols et agressions sexuelles à l’endroit de plusieurs enfants scolarisés dans une même classe de l’école maternelle Pasteur de Saint-Laurent-du-Var. Une prise de parole qui avait pour but de tenter d’accélérer l’ouverture d’une information judiciaire. Pari réussi : le procureur de la République de Grasse Eric Camous, qui avait classé l’affaire fin 2025, a finalement désigné un juge d’instruction dans l’après-midi.
Quatre plaintes avaient été déposées entre octobre et novembre 2025 par des parents d’élèves suite à des soupçons de viols et agressions sexuelles sur leurs enfants scolarisés en moyenne section. Deux premières plaintes concernant deux garçons de quatre ans ont été déposées un mois après la rentrée 2025, début octobre. Deux autres plaintes ont suivi début novembre, concernant cette fois-ci deux petites filles du même âge.
« Une justice expéditive »
Après une brève phase d’investigation (moins de trois semaines pour chaque plainte, ndlr) — fondée sur des méthodes jugées peu adaptées par les familles et avocats pour recueillir les témoignages des jeunes enfants — les quatre plaintes avaient été classées sans suite par le procureur de la République de Grasse Eric Camous en 2025. D’autres enfants de la classe de l’enseignant mis en cause ainsi que de celle de l’année précédente présentent des récits et des « symptômes » similaires selon les mamans, sans avoir toutefois déposé plainte.
Les parents des supposées victimes et leurs avocats ont dénoncé hier une « justice expéditive » et exprimé leur frustration suite aux réponses apportées par la justice et l’Education nationale. Ils ont fait valoir leur droit d’obtenir la désignation d’un juge d’instruction pour instruire l’affaire dans les plus brefs délais. « Nous demandons le rattrapage de ce qui a été mal fait », déclare Me Vincent Brengarth, avocat d’une famille. Conformément au code de procédure pénale, une enquête judiciaire a donc été ouverte hier après-midi par le parquet de Grasse.
L’enseignant concerné, en poste depuis plus de dix ans sans aucun signalement, a lui vivement contesté les faits. Son avocat, Me Audrey Vezzana, a déclaré à Ici Côte d’Azur : « mon client a toujours clamé son innocence, les services enquêteurs ont fait leur travail, personne n’a pris a la légère la parole des enfants, mais il a été innocenté. Aujourd’hui on se sert de ce malheur qu’est l’affaire Lyhanna pour remettre en cause la procédure. »
« Nous irons jusqu’au bout »
« Comment vivre après cela ? » se questionne Laura, maman d’un petit garçon de quatre ans ayant déposé plainte après que son fils aie révélé que « seul le maître peut mettre des doigts dans les fesses. » Après avoir été obligée de changer son enfant d’école pour éviter tout contact avec l’enseignant incriminé, les familles se sont heurtées au silence des institutions. Suspendu quelques semaines après les premières plaintes, le maître d’école avait repris son poste au retour des vacances de la Toussaint malgré une forte mobilisation des parents d’élèves. Les quatre élèves concernés ont tous dû changer d’établissement en cours d’année.
Devant une classe qui ne cessait de désemplir, l’enseignant avait fini par s’arrêter de travailler en fin d’année 2025. Il aurait été « en arrêt de travail » avant de « changer d’école », puis d’être « muté (…) en continuant à travailler, sans être au contact d’enfants » selon la maman. Sans enquête ouverte, l’enseignant aurait pu reprendre le poste dont il est titulaire à la rentrée prochaine, alimentant la crainte des parents de voir les faits supposés se reproduire.
« Nous irons jusqu’au bout, nous saisirons tous les recours possibles (…) pour nos enfants, mais pour les vôtres aussi. Nous ne renoncerons pas », déclare Mélina, maman d’une fillette ayant porté plainte également. Les mères de famille dénoncent par ailleurs les conditions dans lesquelles les témoignages des bambins ont été recueillis : « des questions directes sans mise en confiance ni jeux », « un entretien de cinq minutes, assis sur une chaise à un bureau d’adulte. »
Des délais anormalement longs
Deux plaintes avec constitution de partie civile ont été déposées respectivement en octobre 2025 puis en juin 2026. Toutes deux étaient restées lettre morte jusqu’à ce jour. Face à l’inertie de la justice, Me Nathalie Vincent, avocat d’une famille, parle de « justice bâclée » : « la justice est certes encombrée, mais ici le délai n’est pas habituel, il est trop long ». Huit mois se sont écoulés depuis les premières plaintes, laissant les familles dans l’inconfort de l’attente de réponses, doublé d’un sentiment d’impuissance douloureux.
Me Vincent Brengarth souligne lui que ce délai anormalement long augmente le risque de « déperdition des preuves » ; les souvenirs des jeunes enfants pouvant vite s’estomper à cet âge, et donc affecter leur témoignage.
La FCPE 06 demande l’ouverture d’une enquête administrative
Le rectorat avait répondu en avril 2026 à un courrier d’avocat adressé quelques mois plus tôt qu’« aucune enquête administrative ne serait ouverte » pour deux raisons : « les plaintes d’octobre et novembre 2025 ont été classées sans suite, et des « investigations approfondies » ont déjà été réalisées » rapporte Me Vincent. L’unique réponse apportée par l’Education nationale avait été de placer des effectifs de police devant l’établissement à la suite des premières plaintes.
Khadidja El Ouahabi, présidente de la FCPE (Fédération conseil des parents d’élèves) du département, demande l’ouverture d’une enquête administrative par l’Académie de Nice au sein de l’établissement et pour l’enseignant concerné. Cette dernière rappelle que, mener une enquête, « c’est également apporter des réponses aux familles (…) l’école doit protéger, elle se substitue aux parents. »
Un manque de moyens et d’effectifs
Les faits ainsi que leur traitement judiciaire ne sont pas sans rappeler la récente affaire Lyhanna, ayant mis en lumière nombre de dysfonctionnements du système juridique et judiciaire français.
En 2026, le ministère de la Justice évolue avec un budget contraint malgré une légère augmentation : 10,7 milliards alloués (pour la justice et les prisons, ndlr), et une diminution considérable du nombre de magistrats dans le même temps que les dossiers s’accumulent.
L’association de protection de l’enfance Les Petits invincibles, présente hier, a souligné l’ampleur de ce manque de moyens et appelé à « une prise de conscience collective. » 160 000 enfants sont victimes d’abus chaque année en France. Un troisième rassemblement contre les violences infantiles se tiendra par ailleurs lundi 29 juin à 19 heures devant le Palais de justice de Nice.
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