Dans le département du 06, il faut parfois une année d’attente pour une prise en charge des enfants maltraités. Face aux défaillances d’un système judiciaire à bout de souffle, l’association niçoise Les Petits Invincibles tente de combler les vides. Née en mars 2023 de l’initiative d’Anne-Cécile Collet, elle accompagne aujourd’hui une vingtaine de familles, sans subvention, sans local, sans salariés.
Un département sous tension
Selon la CIIVISE (Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants), 160 000 enfants sont victimes de violences sexuelles chaque année en France. Rapporté à l’échelle du département des Alpes-Maritimes, cela représente près de 2 500 enfants touchés chaque année. Des chiffres difficilement absorbables par les structures, notamment parce que les moyens ne suivent pas.
En effet, comme l’évoque Christel Fievet, vice-présidente de l’association Les Petits Invincibles, les salles d’audition adaptées aux enfants, dites “salles Mélanie”, restent rares : une à Cagnes-sur-Mer, une autre au commissariat de Nice. Les Unités d’Accueil Pédiatrique Enfants en Danger (UAPED) à Lenval et Grasse existent, mais souffrent d’un manque de coordination entre les équipes.
En conséquence, les enfants attendent des semaines pour être auditionnés, faute de salle disponible ou de brigadier spécialement formé. “On ne peut pas interroger plus d’enfants dans une journée dans la salle, et le brigadier formé n’est pas disponible”, résume Christel Fievet.

Une justice en crise qui peine à agir
Le problème va plus loin. Déposer plainte relève parfois du parcours du combattant. “On a eu des mamans qui étaient avec leur enfant dans la voiture, l’enfant venait de parler, en panique […] Elles ont fait la tournée des commissariats un dimanche, l’un était fermé, l’autre ne pouvait pas les recevoir comme ça. C’est extrêmement stressant pour tout le monde, et surtout pour l’enfant”, raconte la vice-présidente de l’association.
Quand la plainte est enfin déposée, c’est souvent le silence qui va suivre. “Ils écrivent au procureur plein de fois et les courriers restent sans réponse.” Et sur certains dossiers, les expertises se contredisent : “On a eu un expert qui disait qu’en gros tout allait bien […], et d’autres qui disaient que la situation était inquiétante. »
Car recueillir la parole d’un enfant de trois ou quatre ans, dont la mémoire fonctionne par bribes émotionnelles, rend la preuve quasi impossible à constituer. “L’enfant a beaucoup de mal à dire exactement où ça s’est passé, avec qui, comment, quel jour, c’est impossible”, insiste Christel Fievet.
Sans trace médico-légale, sans témoignage fluide, la plupart des dossiers sont en effet classés sans suite. “Il peut y avoir une dizaine de signalements des médecins, des enseignants, des parents. Et malgré une situation réelle, […] il n’y a pas de condamnation. La justice civile, sans le pénal, c’est comme rien.”
Combler des défaillances systémiques : l’action des Petits invincibles
C’est dans ce vide que s’engouffre l’association. Soutien psychologique, appui dans les démarches juridiques, préparation aux audiences, présence la nuit quand l’angoisse monte.
Mais Christel Fievet tient à préciser ce que « accompagner » veut dire : “attention, c’est pas nous qui les suivons en psychologie, c’est pas nous qui sommes leurs avocats. On les accompagne pour qu’ils comprennent tout ce qui se passe.”
Car le problème, c’est précisément ça : quand un enfant révèle des violences sexuelles, les intervenants sont nombreux. Et le message doit passer. “Il faut que tout le monde comprenne exactement la situation, même si c’est juste un des maillons de la chaîne.”
Les profils accompagnés sont variés, mais un fil rouge se dégage : les plus jeunes ont souvent trois à six ans, l’âge des révélations dites “fortuites”, quand l’enfant rejoue sans le savoir ce qu’il a vécu. “L’enfant ne sait pas que c’est grave. En voulant reproduire, ça alerte un adulte protecteur.”
Vient ensuite une longue période de silence, à l’élémentaire, après un premier signalement ignoré ou une procédure abandonnée, beaucoup n’osent plus parler.
Puis au collège ou au lycée, ça ressort souvent via Instagram. “Ils veulent que ça sorte, mais ils n’ont pas la force de le faire. »,L’association fait alors parfois les signalements à leur place.
Croire, protéger, et surtout ne plus fermer les yeux
Le message de Christel Fievet est simple : croire et protéger. Et appliquer partout le principe de précaution. “Donc, à partir du moment qu’il y a une inquiétude, principe de précaution, on ne recrute pas les personnes qui ont été inquiétées. Jamais, jamais, jamais, jamais.”
Depuis l’affaire Lyhanna, une réunion avec le procureur a enfin eu lieu, une première. En attendant que ça change vraiment, l’association porte aussi les EVAR dans les écoles, l’éducation à la vie affective et relationnelle pour les primaires et l’éducation à la vie affective et relationnelle et sexuelle pour les collèges et lycées.
Consentement, respect du corps, lutte contre les violences sexistes, prévention, s’avèrent alors essentiels.
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