Jonathan Ruff-Zhan s’est rendu à Nice pour évoquer les thèmes autour de « Lutter en rupture, lutter en solidarité », un essai écrit par le collectif Tsedek!. Organisé par la Ligue des droits de l’homme de Nice, cet échange a été l’occasion d’évoquer les problématiques liées à la normalisation de l’extrême droite et le phénomène des mouvements sociaux.
Un échange autour de « Lutter en rupture, lutter en solidarité » a été organisé par la Ligue des droits de l’homme de Nice. Cet essai a été publié aux Éditions Premiers Matins de Novembre le 6 février dernier, par le collectif Tsedek!.
En tant que cofondateur et membre, Jonathan Ruff-Zhan est venu échanger avec les Niçois à la Librairie Les Parleuses. Issu d’une famille de militants d’extrême gauche, il s’est éveillé très tôt à la conscience militante en écoutant du rap. Enfant de quartier populaire, cet ancien travailleur social s’est intéressé aux problématiques liées à la décolonialité et au racisme. Il s’est impliqué dans des mouvements décoloniaux, antifascistes et gilets jaunes. Le militant a également été adhérent de l’Union Juive Française pour la Paix. Plusieurs cofondateurs de Tsedek! sont d’ailleurs directement issus de cette organisation.
Plus qu’un mouvement politique, il s’agit d’une véritable communauté juive avec une dimension culturelle. Regroupant 400 adhérents, Tsedek! est un lieu d’échanges et de partage. « Nos idées politiques sont actuellement assez marginalisées et minoritaires dans les communautés juives« , a avoué Jonathan.
La question du sionisme est au cœur des débats politiques, géopolitiques et juridiques, notamment dans le contexte des élections législatives israéliennes du 27 octobre 2026 et de la guerre en cours à Gaza. Tsedek! porte alors la philosophie d’une judéité révolutionnaire et émancipatrice. Autrement dit, les personnes juives doivent pouvoir assumer leurs identités diasporiques, en admettant être issues d’un peuple d’exilés. « Notre salut ne viendra pas par l’édification d’un État-Nation colonial et racialiste« , a expliqué Jonathan Ruff-Zhan, en évoquant le régime de Benyamin Netanyahou. Être juif décolonial signifie refuser que l’identité juive soit automatiquement associée à la politique de l’État d’Israël.
À l’issue de deux années d’existence (2023), le collectif dresse un premier bilan de leur activité politique et leurs perspectives pour l’avenir dans « Lutter en rupture, lutter en solidarité« . Tsedek! se réclame de l’héritage d’un antiracisme politique et de la décolonialité.
À l’aube de l’élection présidentielle 2027, la polarisation de la société politique exclut toutes formes de nuances. Les idéologies d’extrême droite s’ancrent dans les territoires, tandis que les mouvements sociaux se multiplient.
Une instrumentalisation de la lutte contre l’antisémitisme
Tsedek! offre un lieu pour les personnes juives refusant que leur identité ou la lutte contre l’antisémitisme soient utilisées comme moyen de légitimation, pour véhiculer des idées d’extrême droite.
La prise de distance du Rassemblement National avec l’héritage idéologique extrémiste a été un facteur déterminant pour se « dédiaboliser » et rassurer l’électorat modéré. La rhétorique du discours a été édulcorée, en abandonnant des slogans agressifs, en renonçant à l’intitulé « Front National » et en rompant avec certains stigmates d’un passé antisémite.
Lors de la rencontre avec le militant de Tsedek!, plusieurs personnes ont évoqué leur malaise quant à l’organisation de commémorations pour la Shoah aux côtés d’Éric Ciotti, maire de la ville de Nice et président de la Métropole Nice Côte d’Azur.
Pour rappel, le président de l’UDR a officialisé son soutien à Marine Le Pen dans le cadre de l’élection présidentielle 2027. Cette dernière est une figure incontournable du Rassemblement National, un parti d’extrême droite. Son ancêtre, le Front National, est issu d’une initiative du mouvement néofasciste « Ordre nouveau« , dont les premiers cadres appartenaient à des sensibilités diverses de la droite radicale, incluant notamment des ex-membres de la Waffen-SS comme Pierre Bousquet et Léon Gaultier.
Un des membres de la Ligue des droits de l’Homme a envisagé d’organiser des commémorations citoyennes. « L’extrême droite est aux portes du pouvoir et notre manière d’appréhender l’histoire est tout simplement un échec total. Plus jamais ça n’est pas une phrase vaine que nous pouvons balancer pour nous donner bonne conscience et déposer un bouquet de fleurs« , a déclaré Jonathan Ruff–Zhan.
Cette instrumentalisation conduirait à invisibiliser les actes antisémites commis. Réduire la lutte contre l’antisémitisme à un outil rhétorique ou à un argument géopolitique occulterait les actes du quotidien, faisant perdre leur réalité concrète. Près de 1320 faits antisémites ont été recensés en 2025 par la Commission nationale consultative des droits de l’homme. Celle-ci a alerté sur le niveau inquiétant de surexposition des Juifs de France aux faits de violences contre les personnes. Dans un contexte post-7 octobre 2023, « cette instrumentalisation produit aussi de l’antisémitisme en nous assignant à être responsables de ce qui se passe en Israël« , a affirmé Jonathan.
Cette instrumentalisation dénoncée par Tsedek! devient un moyen pour les mouvements d’extrême droite de faire passer « un discours nationaliste et raciste« en ciblant des minorités. Pour Jonathan Ruff-Zhan, le constat est sans appel : « l’extrême droite bénéficie aussi de la complaisance d’une bourgeoisie, qui préférera toujours le fascisme à un projet révolutionnaire. »
L’interdiction de manifestations du 24 octobre soumises à plusieurs villes, telles que Nice, constitue le prolongement d’un durcissement autoritaire pour le militant de Tsedek!.
Une mutation des mouvements sociaux
En dépit de la progression de l’extrême droite, le militant a relevé une évolution significative du discours antiraciste politique dans le débat public : « cette question est omniprésente dans plusieurs combats. »
Par opposition à l’antiracisme moral, l’antiracisme politique est une approche du racisme comme un système de domination structurel et institutionnel, non comme de simples préjugés individuels. Tsedek! lutte contre la hiérarchisation des formes de racisme, en y intégrant l’antisémitisme. Aucune minorité ne doit être protégée au détriment d’une autre.
La volonté de Tsedek! de vouloir « lutter en solidarité pour espérer un monde meilleur » renvoie aux récentes mobilisations. Réunissant le mouvement des Gilets jaunes et les étudiants, les manifestations du 17 et du 24 octobre ont marqué un tournant en ce qu’elles représentent une véritable convergence des luttes et incarnent une gauche de rupture. « La jeunesse synthétise l’ensemble de nos combats et de manière beaucoup plus consciente que toute l’attitude paternaliste qu’ont les adultes vis-à-vis d’elle« , a assuré Jonathan. La jeunesse d’aujourd’hui a été bercée au travers de différents mouvements sociaux, des Gilets jaunes, aux marches pour le Climat et pour la Palestine. Pour le militant de Tsedek!, cette convergence est sans équivoque : « je pense que nous sommes en train de remporter une bataille culturelle. Aujourd’hui, nous voyons des drapeaux français aux côtés de drapeaux palestiniens et nous entendons des siamo tutti antifascisti* et le chant de la Marseillaise. »
* »Siamo tutti antifascisti » (nous sommes tous antifascistes) est un slogan tirant son origine de l’Italien des années 1920, comme un cri de la résistance face à la montée du régime fasciste de Benito Mussolini.
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