Christophe Pinna : « cette maladie fait partie de mon histoire, mais ce n’est pas mon histoire »

Il y a des soirées qui laissent une trace. Celle du jeudi 16 avril 2026 au restaurant Carré d’Or, place Magenta à Nice, en est une. Devant près d’une quarantaine de spectateurs saisis par l’émotion, Christophe Pinna, champion du monde de karaté toutes catégories, a raconté sa vie avec une sincérité désarmante, un humour piquant et une profonde humanité. Le titre de son one man show dit tout : C’est tout, sauf anecdotique.

Avant d’être un spectacle, ce one man show est une thérapie. Christophe Pinna l’a confié ce soir-là avec une franchise totale : « quand on m’a diagnostiqué un cancer et que je me suis retrouvé dans un lit d’hôpital, les journées étaient longues. Je me suis dit que ce serait peut‑être bien d’écrire sur ma vie, puisque jusque‑là je m’étais toujours exprimé avec mon corps, et que je ne pouvais plus le faire. »

C’est ainsi que tout commence. Allongé dans sa chambre d’hôpital, entre deux chimiothérapies, il écrit d’abord dans sa tête, puis sur papier dès qu’il peut s’asseoir. L’objectif initial est modeste, presque intime : « au départ, l’idée, c’était de faire trois soirées avec des amis, de leur dire : venez, on fait un point sur ma vie, on dîne ensemble, et ensuite on tourne la page. »

C’est la rencontre avec une société de production qui change tout. « On va en faire quelque chose de plus grand que juste mettre des mots sur ce que tu as vécu pour tes amis », lui dit-on. Et donc, ce soir au Carré d’Or, une quarantaine de personnes ont découvert bien plus que trois soirées entre amis. Elles ont assisté à une confession publique, drôle et émouvante. Car derrière ce one man show, il y a toute une vie. Et pour comprendre pourquoi ce sportif a autant de choses à raconter, il faut remonter à une époque où personne n’aurait imaginé le voir un jour champion du monde.

De l’enfant dissipé aux sommets du monde

Tout commence à Nice Nord, dans l’enfance d’un petit garçon qualifié de « dissipé » par son professeur de cours préparatoire. « Ce simple mot dissipé a finalement orienté toute ma vie », raconte Christophe Pinna. Sur conseil de l’école, ses parents l’inscrivent au karaté. Il y va en pleurant, deux fois par semaine, dans le gymnase de l’école. Mais entre 7 et 8 ans, quelque chose bascule. Au-dessus de son lit, des posters de champions. À sa gauche, un globe qui lui sert de lampe de chevet. À sa droite, le lit de son grand frère aîné, plus grand, plus fort, plus costaud. Le rêve prend forme : devenir champion du monde toutes catégories. « Si je devenais champion du monde toutes catégories, je devenais à la fois champion de mon globe et de toutes les personnes plus grandes et plus fortes que moi. C’était vraiment mon rêve. »

La mère, la cicatrice, le rêve

Le parcours de Christophe Pinna ne sera pas épargné par la vie. À 17 ans, il perd sa mère, emportée par un cancer généralisé. Ce soir-là au Carré d’Or, en évoquant le jour où il est rentré seul chez lui pour la première fois, sans l’odeur de cuisine, sans le kimono plié et repassé sur son sac de sport, plusieurs spectateurs n’ont pas retenu leurs larmes. « C’était le vide. Je crois que c’est une cicatrice qui ne s’est jamais refermée. » Mais comme il le confie avec une philosophie qui traversera tout le spectacle : « quand j’ai perdu ma mère, j’ai transformé cette cicatrice en force. Elle m’a porté toute ma carrière. »

Parti à Paris pour devancer son service militaire, sans argent, mangeant à l’Armée du Salut puis au Palais de la Femme pour un franc par jour à l’époque, il s’entraîne avec une seule obsession. C’est dans cette période qu’il gagne ses premiers titres nationaux et européens. Et chaque soir, avant de dormir, il ajoute une phrase à sa prière : « que ta volonté fasse que je devienne champion du monde. »

Le 14 octobre 2000 : la promesse tenue

En 1994 à Kota Kinabalu, en 1996 à Sun City, en 1998 à Rio de Janeiro, Christophe Pinna remporte trois fois le titre mondial par équipe, une première dans l’histoire du karaté. En individuel, il décroche la Coupe du monde en mi-lourd en 1993 à Alger et en lourd en 1997 à Manille. Mais en toutes catégories, la même douleur se répète : trois fois troisième. Les fractures s’accumulent. Le nez, le bras, la mâchoire. Les tatamis du monde entier ont laissé leurs traces. Pourtant, le rêve, lui, reste intact.

Munich, 14 octobre 2000. Christophe Pinna a 33 ans. Il annonce que ce sera son dernier championnat du monde. Dans le vestiaire avant la finale, il décrit un moment suspendu entre deux vies : « j’étais partagé entre l’enfant qui rêvait de devenir champion du monde et l’adulte qui devait réaliser ce rêve. Le pire ennemi, à ce moment‑là, c’est le cerveau : il te trouve des excuses pour accepter de perdre. »

Il remporte le combat 5-1, laisse volontairement traîner les dernières secondes pour savourer : « c’étaient les 20 dernières secondes de ma vie sur un tapis. » Vingt-cinq ans après en avoir rêvé, il devient champion du monde toutes catégories. Son père, présent dans les tribunes, verra son fils soulever ce titre avant que le cancer ne l’emporte lui aussi. « Avec le recul, je suis doublement heureux : il m’a vu devenir champion du monde avant de partir. »

Le champion de Karaté niçois, Christophe Pinna en photo sur une toile levant les bras après son succès au championnat du monde de karaté.

L’homme derrière le champion

Le one man show ne s’arrête pas aux médailles. Christophe Pinna raconte aussi sa vie après le sport. Entraîneur national de la Grèce d’abord, qu’il hisse de la neuvième à la troisième place européenne en un an et demi, jusqu’à une finale historique contre la France. Coach de l’équipe américaine ensuite, qu’il propulse de la onzième à la première nation mondiale à Monterey, un exploit tel qu’il remet lui-même les médailles à ses athlètes, fait rarissime dans l’histoire du karaté mondial. Professeur de sport à la Star Academy sur TF1 enfin, pendant quatre saisons.

De retour à Nice, il intègre le cabinet du maire et crée des projets sportifs de proximité, dont l’un qui lui tient particulièrement à cœur, Je me bouge avec la ville de Nice, où il entraîne des habitants et les fait participer à des événements sportifs.

Et puis, le retour inattendu. Lorsque le karaté est annoncé aux Jeux Olympiques de Tokyo 2020, un rêve entre dans sa tête à 52 ans. Il reprend l’entraînement, combat aux quatre coins du monde, intègre progressivement le ranking olympique. Le Covid mettra fin à cette aventure. Les Jeux auront lieu une année plus tard, en 2021. Sans lui.

« Ce n’est pas un combat, c’est un chemin »

Le dernier chapitre du spectacle est le plus intime et sans doute le plus fort. Un bilan cardiaque anodin débouche sur une opération d’urgence, puis sur la découverte d’un cancer. Christophe Pinna raconte les mois de chimiothérapie, la fatigue, la tristesse profonde. Mais aussi et surtout, une conviction : « je ne combats pas la maladie. C’est la médecine qui la combat. Moi, je n’ai fait qu’affronter mes peurs et mes doutes. Ce n’était pas un combat, mais un chemin. »

Sa dernière chimiothérapie date du 31 mars 2026, deux semaines à peine avant ce spectacle. Il confie avec une lucidité bouleversante : « je savais que je rentrais dans un tunnel sans savoir ce qu’il y aurait derrière, sinon que ce serait sombre. Alors j’ai voulu mettre des lumières à la sortie. C’est pour ça que la date d’aujourd’hui est si proche de la fin de ma chimio. »

Et il conclut avec une philosophie qui résume toute une vie : « de l’opération à la chimiothérapie jusqu’à la rémission, cela appartient à la médecine. Mais de la rémission à la guérison durable, cela m’appartient. Tous ces instants — tristesse, joie, doute, certitude, désillusion, bonheur — font partie de ma vie. Cette maladie fait partie de mon histoire, mais ce n’est pas mon histoire. »

La quarantaine de spectateurs présents ce soir-là ont vécu le spectacle avec une intensité palpable. Anne Lombardo, qui ne connaissait Christophe Pinna que sous l’angle du sportif, confie : « je connaissais Christophe Pinna en sportif, pas l’homme. C’est un spectacle très beau, très touchant parce qu’on voit l’homme avec les épreuves qu’il a traversées. Ce qui m’a profondément touchée, c’est à quel point les épreuves permettent vraiment d’aller vers autre chose, d’en faire des forces. Et son message de fin, où il explique qu’il voudrait que ce soit anecdotique, je trouve que c’est très beau. »

Pascal Mono, ami de longue date et artiste lui-même, résume avec une simplicité qui fait écho aux mots de Christophe : « on ne se rend pas compte que c’est toute une vie consacrée à son art martial. De l’extérieur, on voit une carrière, des titres. Dans son spectacle, on comprend que c’est avant tout une vie. Ce que je retiendrai, c’est que l’important, ce n’est pas ce qui nous arrive, mais ce qu’on en fait. Christophe Pinna, ce n’est pas seulement un combattant, c’est aussi un sage. »

C’est tout, sauf anecdotique se joue également à guichet fermé les jeudi 16, vendredi 17 et samedi 18 avril 2026 au restaurant Carré d’Or de Nice avant peut-être l’ouverture de nouvelles dates.

Adama Sanogo

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