Critique : la tragédie Bord de Mer s’invite aux Arènes de Cimiez

🇬🇧 Also available in English

Ce mardi 16 juin, aux Arènes de Cimiez, l’actrice Elise Clary a incarné la voix du roman tragique de Véronique Olmi. Écrit en 2001, Bord de Mer est un roman bouleversant qui a poussé la directrice du Théâtre National de Nice, Muriel Mayette Holtz, à s’en emparer pour en faire le spectacle phare du Festival de Tragédies 2026 du 16 au 18 juin.

L’histoire d’une tragédie moderne

À l’amphithéâtre des Arènes de Cimiez, sous les projecteurs, la représentation a commencé aux alentours de 21h. Sur scène, Élise Clary devient une mère seule qui emmène ses deux fils, Stan et Kévin, voir la mer pour la première fois.

Derrière ce voyage se cache une femme en grande précarité, épuisée, au bord du gouffre.

On sait en effet très vite que ces vacances ne se passeront pas comme prévu. Le texte avance par vagues, retient, oppresse, oblige à regarder en face ce qu’on préférerait éviter. Parmi les détails du quotidien, un lolo oublié, des pièces comptées, la peur de rater l’arrêt de car, tandis que l’irréparable s’annonce.

Car peu à peu, on comprend que le destin de ses fils se scelle au bord de cette mer qu’ils verront pour la dernière fois. Un moment inexorable qui s’impose, tués dans leur sommeil, dans un hôtel miteux.

Un décor qui accompagne parfaitement

Les Arènes de Cimiez épousent admirablement l’histoire.

Progressivement noyé par la nuit, l’amphithéâtre se révèle être six lieux en un : un lit, un espace évoquant la plage couvert de coquillages, une chaise pour la scène du bistrot, puis un second lit, et au niveau supérieur, une porte dessinée par des ampoules et des lumières vertes et violettes, avant le dernier lit, celui de la fin.

Chaque transition s’accompagne d’une musique à la fois douce et angoissante qui, de fil en aiguille, prédit le drame.

Les jeux d’ombres et de lumières s’intensifient jusqu’au dénouement, comme si la mère se trouvait peu à peu engloutie par ses propres pensées.

Une performance d’actrice remarquable

La pièce repose entièrement sur un monologue, teinté d’humour sur fond d’un éternel désespoir. Pas de dialogue, pas de partenaire. Élise Clary se retrouve seule face au public des Arènes.

Vêtue de noir, une couleur qui semble s’assombrir au fil de la représentation, elle transmet ses émotions avec une fluidité choquante, par la voix autant que par le corps.

Elle tremble en évoquant ses enfants, s’agrippe aux barres du lit pour signifier un cri de douleur, se recroqueville sous le poids de ses pensées, danse avant que l’angoisse ne reprenne ses droits sur son visage.

Les regards qu’elle adresse au public, de face, de dos, sur le côté, disent alors ce que les mots ne peuvent plus transmettre : parfois elle nous prend à témoin, parfois elle nous fuit, comme si même nous regarder nous devenait trop lourd à porter.

On n’est plus spectateurs. On est là, dans cette chambre d’hôtel miteux, avec elle.

Représentation avec Elise Clary
Crédit photo : JB.

Un public captivé par la représentation

À la sortie des Arènes, Randy et Kenny, venus sur les conseils d’une amie, résument l’expérience en un seul terme : « intensité« . « Au début, j’étais empathique envers le personnage, et à la fin j’étais […] vraiment en colère contre elle », confie Randy.

Kenny quant à lui ajoute : “Elle aime ses enfants, mais elle est consciente qu’elle ne peut pas les aimer correctement. Donc elle les tue […] pour ne pas les faire souffrir. »

Quant à la mise en scène, elle a visiblement marqué les esprits. Kenny salue « le jeu de niveaux » et ces « choses simples mais efficaces », tandis que Randy retient l’image de « l’escalier avec les jeux d’éclairages » en guise de fête foraine, un détail qui témoigne de l’intelligence de la scénographie.

Une spectatrice convoque à son tour d’emblée le mythe de Médée. Mais là où la figure antique agit par vengeance, ici elle agit par épuisement. « C’est une tragédie contemporaine qui évoque le destin des mères célibataires qui n’ont même pas de mari contre lequel se venger », analyse-t-elle.

Pour elle, l’infanticide devient « l’ultime cadeau » que la mère peut encore offrir à ses enfants, les soustraire « à la honte, le froid » auxquels elle sait les réduire par le fait qu’elle ne peut plus gérer toute seule la situation.

Une lecture qui résonne d’autant plus qu’elle parle d’expérience : « Il se trouve que dans ma vie j’ai eu des périodes où j’ai élevé mes enfants toute seule. Alors forcément, ça parle. »

Fin de la représentation Bord de Mer
Crédit photo : JB.

Une représentation inoubliable douée d’une actrice et d’un texte bouleversant dans le cadre du Festival de Tragédies. Il reste deux soirs pour en faire l’expérience, alors rendez-vous le 17 et 18 juin à 21h aux Arènes de Cimiez.

NicePremium est un média local indépendant et gratuit.
Pour nous aider à continuer, vous pouvez soutenir notre travail à partir de 5 € par mois.

Soutenir NicePremium