Gilles Rondy, après l’interruption de son défi Calvi-Nice : « On a beaucoup appris collectivement » 

Parcourir les 180 kilomètres en Méditerranée pour relier Calvi à Nice, c’était le défi que s’est lancé le nageur brestois Gilles Rondy à quelques jours de ses 45 ans. Champion d’Europe 2006 sur 25 km et présent aux JO de Pékin en 2008, il voulait devenir le premier à faire ce trajet à la seule force de ses bras. Un objectif qui attendra, la météo ayant eu raison de lui. 

Quand il s’agit d’effectuer des longues distances en eau libre, Gilles Rondy est un expert. Il détient le record français de la traversée de la Manche, bouclée en 7h54 en 2004. En 2017, il devient aussi le premier nageur à relier Sainte-Lucie à la Martinique. Plus tôt dans l’année, le Breton avait parcouru 80 kilomètres en Martinique, entre La Trinité et Fort-de-France, en 22 heures de nage continue. Une expérience qui devait servir de préparation à son projet méditerranéen. 

Parti de Corse dimanche à 10h06, Gilles Rondy a dû interrompre sa traversée exactement 24 heures après son départ. À l’origine, il devait rallier Nice en maximum 60 heures. Après 74 kilomètres parcourus, un bulletin météo annonçant de violents orages a imposé l’arrêt du défi

Rencontre avec un athlète encore marqué par cette fin prématurée, mais déjà tourné vers les enseignements de l’aventure :

Pouvez-vous raconter le moment précis où vous avez compris que l’aventure allait s’arrêter pour vous ?

Ah ben, c’est quand je suis sorti de l’eau ! [rire]. Au départ, je savais qu’il y avait un risque d’orage. C’est pour ça que je suis parti assez vite de Calvi en me disant que si je nageais vite, ça pourrait passer. Mais non. J’ai compris que ça sentait la fin quand ils ont mis l’annexe à l’eau et qu’ils sont venus à plusieurs pour m’annoncer la météo. On s’est posé la question de faire une demi-heure de plus, mais il n’y avait pas d’intérêt sportif à ça, il fallait rentrer avant l’orage. Sur le coup, j’étais très déçu, obligatoirement, parce que ce n’était pas ça le challenge.

Avec le recul, comment gérez-vous cette interruption, et sur le moment, est-ce que l’envie de continuer a pris le dessus ?

On a beaucoup appris collectivement avec l’équipe, on a fait une analyse de tout ce qu’on pouvait améliorer. Je pense qu’on en est arrivé là parce que je n’ai peut-être pas pris les bonnes options de date, mais ça fait partie des règles du jeu. Cet apprentissage est vraiment le côté positif à tout ça. 

Pour ce qui est de continuer ou non, je n’ai pas cherché à forcer. Le matin, j’avais été clair avec l’équipe. Le skipper et le responsable météo avaient l’obligation de m’arrêter en cas de problème. J’avais quand même demandé pour pousser la traversée, voir s’il n’y avait pas des chemins possibles sans mettre en danger le bateau et l’équipage. Et jusqu’au bout, je pense qu’on a pris la bonne décision.

Comment se sont déroulées les 24 premières heures de traversée ?

Les conditions n’étaient pas top, on avait de la houle de trois quarts face. C’était assez fatigant, même pour un nageur aguerri. Mais la nuit s’est plutôt bien passée. J’ai croisé assez peu de méduses, un système d’éclairage m’a permis d’en éviter la plupart, je me suis fait piquer cinq ou six fois en tout. [Un contraste net avec son périple Sainte-Lucie-Martinique en 2017, marquée par un banc de méduses qui lui avait provoqué des vomissements prolongés, N.D.L.R.] 

Je n’ai pas eu trop froid non plus, l’eau était à 24,5°C. Au moment de l’arrêt, ça allait. Physiologiquement, j’étais plutôt frais et je n’avais pas la tête qui tourne. J’avais juste un problème d’épaule qui traînait depuis deux heures.

Après avoir discuté avec des traileurs longues distances, vous évoquiez la crainte de la troisième nuit, celle où peuvent survenir des hallucinations. N’êtes-vous pas déçu de ne pas savoir comment vous l’auriez gérée ?

Si, c’est sûr que c’est frustrant. J’étais déjà en train de me dire que la deuxième nuit, j’allais être encore plus fatigué, qu’il faudrait mieux gérer le froid. On avait même prévu des boissons chaudes pour ça. Je n’ai pas pu accumuler cette expérience-là, c’est clair que ça manque.

Vous qui êtes un habitué des traversées, que se passe-t-il dans la tête pendant d’aussi longues heures ? 

D’habitude, je réussis à être vraiment détaché, à ne penser à rien. Là, le départ a été compliqué, avec certaines prises de décisions et des changements de posture, donc je n’avais pas l’esprit très tranquille. J’ai beaucoup pensé au ravitaillement, j’en recevait un toutes les vingt minutes, et j’avais le droit à un petit repas de pâtes toutes les six heures. Au final, c’était assez rythmée, le changement d’équipage du kayak avait lieu toutes les deux heures. On déconnait un peu entre nous aussi, il n’y avait pas réellement le temps de se sentir seul.

Qu’est-ce que cette expérience vous a appris en vue d’un futur défi, peut-être une revanche sur ce même parcours ? 

Il faut que je digère. Ça m’a pris beaucoup d’énergie et un peu d’argent aussi ! Il faut voir s’il y a des partenaires intéressés, et je vais déjà faire de la musculation pour réparer cette épaule. 

J’ai appris beaucoup de choses sur l’organisation. Par exemple, il faudrait un bateau qui permette de positionner le nageur des deux côtés selon les besoins. Ça paraît bête dit comme ça, mais je ne pouvais nager que du côté droit du bateau, alors que la houle venait justement de la droite ! Par contre, ça a été une superbe expérience sur ce qu’on a pu voir en Méditerranée, ce qui était aussi l’un des objectifs. On a eu la chance de voir des raies mantas, des dauphins, des tortues, des méduses et des calamars. C’est important de sensibiliser sur la beauté de nos mers.

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