À Nice, la généralisation des droits différenciés pour les étudiants étrangers hors Union européenne ne relève pas de l’hypothèse : c’est déjà leur quotidien. Passer de 178 à 2 895 euros en licence, et de 254 à 3 941 euros en master, c’est pour beaucoup choisir entre manger et étudier. Ils témoignent.
Le 20 avril 2026, le ministre de l’Enseignement supérieur Philippe Baptiste annonçait vouloir mettre fin aux « exonérations massives » des droits d’inscription pour les étudiants étrangers hors Union européenne. La mesure s’inscrit dans le prolongement du plan « Bienvenue en France », mis en place en 2019, qui instaurait des frais différenciés tout en laissant aux universités la possibilité d’en dispenser une partie de leurs étudiants. À Nice, l’Université Côte d’Azur appliquait déjà cette logique : depuis 2019, les frais différenciés existaient, avec une politique d’exonération partielle limitée à 10% des étudiants concernés. À partir de la rentrée 2025/2026, suite à la délibération de son conseil d’administration du 14 mars 2025, même cette possibilité de dispense a disparu pour les nouveaux arrivants. Ce que le gouvernement veut désormais étendre à tout le territoire, des étudiants niçois le vivent donc déjà. Et les conséquences sont visibles.
Travailler pour payer ses études, étudier pour survivre
Dans la capitale Azuréenne, l’une des villes les plus chères de France, la suppression de la dispense de frais a transformé le quotidien de nombreux étudiants en course permanente. Loyer, nourriture, transport : les charges s’accumulent avant même d’aborder les frais universitaires. Pour beaucoup, la seule issue est le travail. Mais travailler plus, c’est étudier moins.
Alpha Amadou Baldé, étudiant à Nice, en témoigne : « il me fallait travailler beaucoup plus pour pouvoir payer les 579 euros par mois, faute de quoi je n’allais pas être accepté aux examens. J’étais obligé de cumuler travail de jour et de nuit, intérims et CDI pour pouvoir m’en sortir. Tout cela a gravement affecté mes notes, sans parler de la fatigue, du manque de sommeil, des cours suivis mais carrément non compris. Et le pire, on ne doit pas dépasser les heures imposées par la préfecture par an en tant qu’étudiant étranger. »
Issa Diallo, étudiant à Nice, confirme : « la suppression de cette dispense représente une charge financière importante. Cela augmente fortement mes dépenses annuelles et rend mon budget plus difficile à gérer. Ce n’est vraiment pas facile du tout. »
Fatoumata M’Baye, étudiante à Nice, décrit une pression qui dépasse le simple cadre financier : « dans mon cas, cela représente une pression financière importante, qui pèse sur moi et ma famille et qui demande une organisation très stricte au quotidien. Cela peut limiter le temps et l’énergie qu’on consacre uniquement aux études, car on doit réfléchir à comment gérer les dépenses en parallèle. Pour faire face à cette situation, j’envisage de chercher un emploi étudiant et de me renseigner sur les aides possibles. J’essaie aussi de mieux gérer mon budget. »
Entre précarité alimentaire et pression du quotidien
Les épiceries sociales et solidaires de la Fédération des Associations et Corporations Étudiantes du 06 (FACE06) sont un baromètre concret. Célia Bounemri, membre de la FACE06 et élue au Conseil National de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche, observe : « depuis la suppression de cette exonération, on a vu que le nombre de nos bénéficiaires a monté en flèche. Ce sont des étudiants qui cumulent les difficultés administratives, qui explosent tous les records de précarité alimentaire ou en termes de logement et qui doivent même se sur-salarier pour survivre. »
Antoine Diatta, président de l’Association des Étudiants Sénégalais de Nice, le voit au quotidien : « il y a des étudiants qui ont du mal à payer leur loyer, à faire leurs courses. Certains doivent choisir entre manger correctement et payer leurs charges. Avec cette augmentation, certains vont devoir travailler encore plus, alors qu’on est déjà limités à un nombre d’heures. Forcément, ça impacte les études, la fatigue, les résultats. On parle de frais d’inscription, mais en réalité, ce sont des rêves qu’on est en train de rendre inaccessibles. »
Issouf Soumaila, président de l’Association des Étudiants Ivoiriens de Nice, est direct : « le passage de frais modiques à plusieurs milliers d’euros force les étudiants à choisir entre jobs étudiants épuisants ou abandon pur et simple, ou choisir d’autres chemins qui n’ont rien à voir avec leur rêve. »
Entre les cours et la survie, un choix impossible
Au-delà des chiffres, c’est un sentiment de rupture qui domine. Alpha Amadou Baldé résume ce désenchantement : « cette décision remet carrément en cause la poursuite de mes études en France. Parce que je me rends compte que je vais passer la plupart du temps à travailler pour pouvoir payer l’université et cela va m’empêcher d’être totalement consacré aux cours. »
Antoine Diatta partage ce constat : « on parle d’excellence, mais dans les faits, on complique encore plus la vie de ceux qui font déjà énormément d’efforts. On demande plus à ceux qui ont déjà moins. »
Issouf Soumaila dénonce une « université à deux vitesses, où le savoir devient un produit de luxe plutôt qu’un droit accessible. » Pour Célia Bounemri, la réponse passe nécessairement par une réforme en profondeur : « il faudrait réellement comprendre quelles sont les problématiques des étudiants. Là, à l’heure actuelle, il y a des étudiants qui meurent de faim, qui sautent des repas, qui font le choix entre aller en cours et aller au travail. »
Des solutions existent selon Célia Bounemri qui refuse de se résigner malgré une décision déjà actée. Elle propose quelques voies de sortie. « Il faudrait une réforme des bourses pour que les étudiants extracommunautaires présents depuis plusieurs années, ou dans des situations particulières, puissent y accéder », plaide-t-elle. Mais au-delà des dispositifs financiers, c’est l’accompagnement humain qu’elle place au cœur de la réponse. « Étant donné que la décision a déjà été adoptée, le mieux qu’on puisse faire, c’est de s’assurer que lorsqu’ils ont besoin d’aide, ils la reçoivent vraiment. »
Adama Sanogo
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