Quand le cinéma brise les clichés sur la psychiatrie 

Au bord du monde invite les spectateurs à découvrir les coulisses d’un service fermé d’un hôpital psychiatrique. Projeté le dimanche 27 septembre, ce drame belge a clôturé le festival « cinéma à la folie – nouveaux regards sur la santé mentale« , à Nice. Balayant les préjugés entourant cette institution, cette fiction confirme à nouveau le rôle du cinéma comme outil de compréhension et d’inclusion. 

Un Français sur cinq est touché directement ou indirectement par un trouble psychique, a rapporté l’Alliance pour la Santé Mentale en février 2026.

Face à la dynamique d’augmentation des troubles affectant la santé mentale, le cinéma Les Variétés a accueilli le festival « cinéma à la folie – nouveaux regards sur la santé mentale« . À l’initiative de la Fondation Erié, une série de fictions et de documentaires s’est déployée dans huit villes françaises, dont Nice, le week-end du 25 au 27 septembre. Pour cette édition 2026, l’idée a été une nouvelle fois de donner au grand public les clés de compréhension pour changer leur regard sur la santé mentale. Chaque projection est suivie d’une discussion avec les réalisateurs, des acteurs locaux exerçant dans le domaine de la santé et les spectateurs. Le tout, modéré par un critique de cinéma. 

Sortie en salles le 10 juin dernier, la fiction Au bord du monde a clôturé ce festival à Nice en beauté. Coréalisé par Guérin Van de Vorst et Sophie Muselle, ce drame raconte l’histoire d’une infirmière stagiaire faisant ses premiers pas dans un service fermé de psychiatrie. Son expérience prend une toute autre tournure lorsqu’elle se prend d’affection pour une jeune patiente, qui ne comprend pas son enfermement. Bouleversée, Alexia remet en cause l’institution. Ce film plonge les spectateurs dans un établissement dysfonctionnel, révélant la complexité du lien humain unissant les soignants et les soignés. Ce drame fictif met en lumière une approche réaliste et humaine des pathologies et du fonctionnement des institutions psychiatriques.

« Ce sujet est trop peu abordé et souvent caricaturé. Nous sommes partis du constat que dans la plupart des films les schizophrènes sont des tueurs« , a déclaré Guérin Van de Vorst. Le cinéma a longtemps bercé les préjugés sur les personnes psychiatrisées, alimentés par une méconnaissance des pathologies. Pourtant, le cinéma peut se révéler être un formidable outil d’inclusion. 

Une théâtralisation de la psychiatrie

Le mystère plane autour des hôpitaux psychiatriques. À l’abri des regards, ce lieu devient le théâtre idéal pour raconter des histoires. La sensationnalisation de la folie est fréquente au cinéma, notamment avec la représentation systématique des crises et des hallucinations. L’association répétée de l’hospitalisation sans consentement et de l’enfermement produit une confusion entre les soins psychiatriques et les prisons. 

Une infirmière du CHU de Nice, Maëlle Bertier, a confié la crainte des stagiaires à leur arrivée dans un service de psychiatrie : « ils ont peur à cause des préjugés très présents dans les films, avec notamment les tueurs en série et les psychopathes. »

En effet, Édouard Zarifian, figure majeure de la psychiatrie humaniste, a constaté l’absence de nuance dans la représentation des malades et des soignants au cinéma. Meurtrier, victime de la société ou d’un savant fou, le personnage du malade ne doit pas laisser indifférent. Lors de la projection « Au bord du monde« , le coréalisateur a notamment fait référence au drame « Vol au-dessus d’un nid de coucou » (1975), dans lequel Jack Nicholson est victime d’une infirmière sadique utilisant l’électrochoc et la lobotomie pour punir. 

Le cinéma doit provoquer des émotions fortes chez les spectateurs. Guérin Van de Vorst a confié l’existence d’une autre version du scénario à charge contre les soignants : « mais en faisant mon immersion (dans un hôpital psychiatrique N.D.L.R.), je me suis rendu compte que le violence était structurelle, nous ne pouvons pas charger des personnes qui donnent corps et âmes dans le soin.« 

Toute la complexité de l’industrie cinématographique est de parvenir à maintenir le public en haleine jusqu’à la dernière seconde. Le spectaculaire est souvent privilégié pour des exigences dramaturgiques, au risque que les images stigmatisent certains pans de la société.

Le cinéma pour briser la glace 

Le grand écran peut rendre accessibles des réalités qui nous échappent, en initiant le grand public à la réflexion. Dans « Au bord du monde« , les réalisateurs ont choisi une immersion à la première personne. Les spectateurs suivent une infirmière stagiaire dans un centre de soins psychiatriques, avec d’amples mouvements d’appareils. « Nous sommes ce que nous appelons le point de vue borgne d’Alexia, nous ne voyons que ce qu’elle voit« , a expliqué Frédéric Mercier, un critique de cinéma. Cette approche pousse le public à se questionner face à ce qu’il ne voit pas, le laissant perplexe à chaque situation rencontrée. 

Par ailleurs, les plans séquences ont très peu de coupes. « Nous voulions que la durée soit éprouvée et éprouvante pour les spectateurs« , a assuré le coréalisateur. L’intrigue est principalement à l’intérieur du service fermé de l’hôpital psychiatrique, si bien que le public finit par ressentir l’enfermement avec les patients. Pour Guérin Van de Vorst, l’idée a été de « permettre aux spectateurs de rentrer avec elle (ndlr. la stagiaire) dans cet endroit, tellement méconnu et stigmatisé au cinéma. »

Toutefois, dans la salle, certains spectateurs ont pu signaler l’absence de représentation de certains services et la place marginale accordée au psychiatre dans le film. « Lorsque nous sommes en immersion avec un personnage, la temporalité n’est que celle du personnage principal« , a éclairci le critique de cinéma. Selon le cinéphile, la notion de réalité au cinéma est nourrie par le point de vue adopté dans le film. En l’occurrence, il s’agit de celui d’une stagiaire infirmière à l’intérieur d’un centre de soins. 

Cette immersion offre une expérience à la fois collective et sensible. Nicolas Philibert, le parrain du festival « cinéma à la folie« , a insisté sur le pouvoir universel du cinéma : « il contribue à changer notre regard sur la maladie mentale, à abattre les cloisons qui nous éloignent de celles et ceux qui en souffrent et que désespère l’isolement dans lequel la société les maintient.« 

Le septième art reste un mode d’expression qui s’ancre dans la réalité, exagérant le trait pour ajouter une symbolique. Il appartient aux spectateurs de généraliser ce qu’ils voient ou de s’en servir pour réfléchir. 

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