Identités numériques : quand l’art interroge nos avatars

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À Nice, l’été 2026 offre un terrain particulièrement fertile pour réfléchir à notre rapport à l’image. À la Villa Arson, l’exposition Staring at the Sun réunit jusqu’au 27 septembre trente-cinq jeunes artistes qui interrogent les normes, le contrôle, les récits intimes et les tensions du monde contemporain. Quelques mois plus tôt, Hito Steyerl y questionnait les mécanismes invisibles de l’intelligence artificielle. À l’heure des avatars, des réseaux sociaux et des images générées par IA, une vieille question revient ainsi sous une forme nouvelle : qui sommes-nous lorsque nous choisissons l’image que nous donnons aux autres ?

À la Villa Arson, une génération regarde son époque en face

Cet été, la création contemporaine à Nice offre un excellent point de départ.

Présentée à la Villa Arson du 10 juillet au 27 septembre 2026, Staring at the Sun, l’exposition des diplômé·es 2026, rassemble trente-cinq jeunes artistes autour des tensions et paradoxes de notre époque.

Peinture, installation, photographie, vidéo, performance ou musique : les pratiques sont multiples, mais plusieurs préoccupations se répondent. Les œuvres interrogent notamment les structures et les injonctions qui encadrent nos existences, les notions de contrôle et de norme, mais également les marges, les récits intimes et notre rapport au monde.

Un panorama qui prend une résonance particulière à une époque où une partie croissante de notre identité se construit également à travers les images que nous produisons et diffusons.

Car notre visage n’est plus seulement celui que nous voyons dans un miroir.

Il existe aussi dans nos profils, nos photographies retouchées, nos pseudonymes et désormais dans les avatars que l’intelligence artificielle peut créer à notre place.

De l’autoportrait à l’avatar

Pendant des siècles, les artistes se sont représentés eux-mêmes.

L’autoportrait montrait un visage, mais permettait également de construire une identité. Vêtements, posture, décor, lumière, expression : bien avant Instagram, l’artiste choisissait déjà ce qu’il souhaitait révéler — ou dissimuler.

Le numérique n’a pas supprimé cette pratique. Il l’a démultipliée.

Aujourd’hui, il est possible d’avoir une existence publique sans jamais montrer son véritable visage. Un créateur peut adopter un pseudonyme, modifier sa voix ou apparaître sous les traits d’un personnage entièrement numérique.

Le phénomène du VTubing en constitue l’une des manifestations les plus étonnantes.

Popularisé au Japon à partir du milieu des années 2010, il consiste pour un créateur réel à apparaître devant son public à travers un avatar animé.

L’un des personnages emblématiques de cette histoire est Kizuna AI, apparue en 2016 et devenue l’une des figures ayant contribué à populariser l’expression « Virtual YouTuber ».

Derrière l’avatar se trouve une performance humaine : parler, chanter, jouer, improviser, répondre au public. Mais le visage que connaît le spectateur est celui du personnage.

L’avatar devient ainsi davantage qu’un déguisement numérique. Il peut devenir une véritable identité publique.

L’intelligence artificielle fait disparaître une nouvelle frontière

L’intelligence artificielle générative ajoute aujourd’hui une dimension supplémentaire.

Il est désormais possible de produire en quelques secondes un visage qui n’a jamais existé, de transformer une photographie, d’imaginer différentes versions de soi ou de générer des images dont le réalisme rend parfois difficile la distinction entre photographie et création artificielle.

La question « Qui suis-je sur Internet ? » se transforme alors.

Combien de versions de moi-même puis-je désormais créer ?

Pour les artistes, ces technologies constituent un nouveau territoire d’expérimentation, mais également un sujet critique.

Et Nice en a fourni cette année une illustration particulièrement intéressante.

Hito Steyerl : derrière l’IA, retrouver l’humain

Du 20 février au 31 mai 2026, la Villa Arson présentait Mechanical Kurds, une installation vidéo de l’artiste et théoricienne allemande Hito Steyerl.

Depuis plus de vingt ans, son travail interroge la circulation des images, les technologies numériques et les systèmes économiques et politiques qui se cachent derrière elles.

Avec Mechanical Kurds, l’artiste s’intéresse notamment aux chaînes de micro-travail invisibles et aux mécanismes humains dissimulés derrière des technologies que l’on présente volontiers comme « autonomes ».

Le titre fait référence au célèbre « Turc mécanique », cet automate joueur d’échecs du XVIIIe siècle qui semblait capable de jouer seul alors qu’un être humain était secrètement dissimulé dans la machine.

Transposée à l’époque de l’intelligence artificielle, la métaphore devient particulièrement efficace.

Derrière les algorithmes et l’apparente autonomie des machines se trouvent toujours des infrastructures, des travailleurs, des choix humains et des rapports de pouvoir.

L’exposition rappelait ainsi que parler d’intelligence artificielle ne consiste pas uniquement à parler de technologie : c’est aussi parler de ceux qui la fabriquent, des images qu’elle produit et du monde qu’elle contribue à façonner.

La littérature avait déjà inventé nos doubles

Bien avant les avatars numériques, les écrivains connaissaient le pouvoir des identités multiples.

Pseudonymes, doubles, narrateurs incertains, personnages qui changent de nom : la littérature n’a jamais cessé de jouer avec la question de l’identité.

Dans les Métamorphoses d’Ovide, les êtres changent de forme, deviennent animaux, végétaux ou éléments naturels. La transformation physique devient une manière de raconter le désir, la peur, la fuite ou la punition.

Beaucoup plus près de nous, Paul Auster joue dans La Trilogie new-yorkaise avec les noms, les doubles, les écrivains et les détectives jusqu’à rendre incertaine la frontière entre celui qui observe et celui qui est observé.

Nos avatars numériques prolongent d’une certaine manière cette ancienne fascination.

Avec une différence fondamentale : ces identités alternatives ne sont plus réservées aux personnages de fiction.

Nous pouvons désormais les fabriquer nous-mêmes.

Nice, laboratoire artistique bien avant le numérique

Ces interrogations ne sont finalement pas étrangères à l’histoire artistique de Nice.

La ville a longtemps été un laboratoire où les artistes ont remis en cause les frontières traditionnelles de l’œuvre.

Yves Klein en constitue naturellement l’un des exemples les plus emblématiques.

Avec son bleu devenu immédiatement identifiable, ses Anthropométries ou ses recherches autour de l’immatériel, Klein ne se contentait pas de produire des objets. Il construisait un langage, une expérience et un univers artistique.

Ses Anthropométries, réalisées en utilisant le corps comme instrument de création, prennent aujourd’hui une résonance particulière.

À l’époque où nous pouvons générer artificiellement des corps qui n’existent pas, Klein nous ramène brutalement à la présence physique : un corps, un geste, une empreinte.

L’image naît alors non pas de la disparition du corps, mais de sa trace.

Vallauris et Picasso : transformer pour représenter

La même interrogation peut surgir dans un domaine apparemment très éloigné du numérique : la céramique.

Sur la Côte d’Azur, elle conduit naturellement à Vallauris.

Picasso y découvre après la Seconde Guerre mondiale les extraordinaires possibilités offertes par la terre et travaille pendant plusieurs années avec les artisans locaux.

Plats, cruches et vases deviennent progressivement visages, animaux ou figures humaines.

L’artiste ne se contente plus de décorer l’objet : il exploite sa forme pour lui donner une nouvelle identité.

Une cruche peut devenir un corps. Une assiette peut devenir un visage.

Cette capacité à regarder une forme et à imaginer ce qu’elle pourrait devenir possède quelque chose d’étonnamment contemporain.

L’outil a changé, mais le principe de transformation demeure au cœur du geste créatif.

« Deviens ce que tu es » : de Pindare à Nietzsche

La philosophie permet d’aller encore un peu plus loin.

Une formule célèbre traverse l’œuvre de Nietzsche : « Deviens ce que tu es. »

Le philosophe reprend ici une pensée dont l’origine remonte au poète grec Pindare, avant d’en faire notamment le sous-titre d’Ecce Homo : Comment on devient ce que l’on est.

La formule semble pourtant avoir été écrite pour notre époque.

Que signifie devenir soi-même lorsque nous pouvons modifier continuellement l’image que nous présentons aux autres ?

L’identité est-elle quelque chose que nous découvrons ou quelque chose que nous construisons ?

Sous cet angle, l’avatar n’est pas nécessairement une dissimulation.

Il peut également constituer un terrain d’expérimentation : choisir une autre apparence, parler autrement, essayer un personnage, révéler une facette de soi difficile à exprimer dans le monde physique.

Le masque ne sert alors pas toujours à se cacher.

Parfois, il permet de montrer quelque chose.

Nous sommes tous devenus créateurs de notre propre image

C’est peut-être ici que la révolution numérique est la plus profonde.

Construire une image publique était autrefois principalement l’affaire des artistes, écrivains, souverains, acteurs ou personnalités connues.

Aujourd’hui, des milliards de personnes disposent de leur propre espace de représentation.

Une photographie choisie plutôt qu’une autre, quelques mots dans une biographie, un pseudonyme, un filtre, une vidéo ou un avatar participent à cette construction.

Nous sommes devenus à la fois modèle, photographe, metteur en scène et diffuseur de notre propre image.

Et l’intelligence artificielle nous offre désormais un nouvel outil : la possibilité de produire des représentations de nous-mêmes qui n’ont parfois jamais existé dans le monde physique.

C’est là que l’art redevient précieux.

Non parce qu’il apporte nécessairement une réponse, mais parce qu’il nous apprend à regarder les images avec davantage de distance.

À Nice, l’art nous invite à regarder autrement

C’est aussi ce qui rend la programmation actuelle de la Villa Arson particulièrement intéressante.

Staring at the Sun ne constitue pas une exposition spécifiquement consacrée aux avatars ou à l’intelligence artificielle. Elle témoigne plutôt des préoccupations d’une génération confrontée aux normes, aux injonctions, aux tensions et aux récits du monde contemporain.

Quelques mois auparavant, Mechanical Kurds de Hito Steyerl interrogeait directement les infrastructures invisibles de l’IA et les images produites à l’ère du capitalisme numérique.

Mises en perspective avec l’histoire artistique de Nice et de la Côte d’Azur, ces propositions montrent combien des pratiques radicalement différentes peuvent continuer à dialoguer.

Une Anthropométrie de Klein, une céramique de Picasso, un personnage littéraire de Paul Auster, un VTuber japonais et un avatar généré par intelligence artificielle semblent appartenir à des mondes incompatibles.

Pourtant, tous nous confrontent à la relation entre corps, image et identité.

Derrière l’avatar, qui voulons-nous devenir ?

Nous n’avons probablement jamais produit autant d’images de nous-mêmes.

Nous les photographions, les sélectionnons, les retouchons, les publions et, désormais, nous pouvons demander à une intelligence artificielle de les réinventer.

L’avatar semble appartenir au futur. Pourtant, il prolonge une histoire beaucoup plus ancienne faite de portraits, de masques, de pseudonymes, de doubles et de métamorphoses.

Ce qui change aujourd’hui, c’est que cette possibilité n’appartient plus seulement aux artistes.

Elle est entre toutes les mains.

Cet été à Nice, les œuvres présentées à la Villa Arson nous invitent précisément à regarder notre époque sans détour. Peut-être est-ce aussi l’occasion de retourner la question vers nos propres écrans.

Lorsque nous choisissons une image, un profil ou un avatar pour nous représenter, montrons-nous ce que nous sommes — ou commençons-nous déjà à devenir ce que nous avons choisi d’être ?

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