La semaine dernière, l’immense Véronique Sanson est venue irradier de son talent le festival des Nuits du Sud à Vence. Une performance inoubliable, empreinte d’une émotion rare. Comme à son habitude, la pianiste la plus rock’n’roll de France a embarqué son auditoire à travers une véritable épopée musicale, balayant près de 50 ans de carrière.
Avant de rentrer pleinement dans le vif du sujet, il me semble indispensable de revenir un petit peu sur la carrière exceptionnelle de cette diva du piano. Véronique Sanson ce n’est pas qu’une simple musicienne, compositrice et interprète pétrie de talent, Véronique Sanson, c’est également une vie rock’n’roll et romanesque, commencée il y a 77 ans de ça du côté de Boulogne-Billancourt et menée pied au plancher depuis, entre la France et les Etats-Unis, pour le meilleur et pour le pire.
C’est également, 14 albums, tous disques d’or ou de platine, trois victoires de la musique, des distinctions à la pelle, comme celle de commandeur de l’ordre des arts et des lettres, des collaborations avec les plus grands, une vie sentimentale, passionnelle et tumultueuse parfois destructrice mais aussi une lutte permanente pour garder éloigner les ténèbres de l’addiction. Libre et indomptable, elle a su traverser toutes les modes pour imposer son style inimitable, sorte de pop classieuse à la française mâtinée de jazz et de rock.
En équilibre sur un fil
L’heure fatidique arrive enfin, les gens se pressent et tentent de se frayer un chemin vers la scène, l’impatience est palpable, la fébrilité gagne même certains festivaliers, inquiets de l’état de santé de leur chanteuse préférée (une infection respiratoire aiguë aurait récemment affectée cette dernière, N.D.L.R.). Ça y est, les lumières s’éteignent, les souffles se retiennent et soudain, les musiciens se mettent en ordre de marche.
Après quelques minutes de flottement, apparaît une silhouette discrète, frêle esquif sur un océan de rythmiques groovy et funkisantes caractéristiques du morceau: « Bernard’s song (il n’est de nulle part). » La démarche est gracile mais jamais hésitante, on a eu un peu peur pour elle, tant elle semble être en équilibre sur un fil, mais lorsqu’est arrivé le moment de prendre la guitare, les doutes se sont envolés. Elle joue ses soli rythmiques à merveille en écho avec son guitariste lead.
S’ensuit le morceau phare de l’album le Maudit, le très blues/rock: « On m’attend là-bas », la belle lâche les chiens. Puis elle annonce « Les hommes ». Poing levé vers le ciel, elle avouera non sans un certaine fierté qu’à 77 ans, pour elle, les hommes c’est fini et qu’elle est : « une célibataire épanouie », avant de se tourner vers la partie masculine de son auditoire et nous toucher en plein coeur avec cette déclaration d’amour en forme de renoncement : « Les hommes, je n’ai rien contre vous, je vous ai tant aimés. » Un coeur qui a tant aimé les hommes au point d’en subir les plus sombres travers, notamment son idylle avec Stephen Stills, sur fond de toxicomanie et de violences conjugales.
D’aucunes auraient gardé un éternel ressentiment, voir de la haine pour la gente masculine, mais Véronique Sanson n’a rien d’une féministe enragée, elle ne vit pas d’antagonisme mais de communion. Touchante et visiblement en paix, plus que jamais dans la vérité de l’instant, elle nous a désarmé par sa bonté.
Après le blues, le funk et le rock, c’est au tour du tango et du classique de s’inviter à la fête avec « Je me suis tellement manquée », une confession qui fait écho à son exode américaine. Un trait d’union parfait pour le morceau suivant, le très apaisé : « Sans regrets », avant l’un de ses plus beaux morceaux, le bouleversant : « Amoureuse ». L’ombre du regretté Michel Berger n’est d’ailleurs pas loin, elle partagera sa vie six années durant, avant de disparaître un « beau » matin après être allée chercher un paquet de cigarettes.
Ce qui tombe à pic, puisqu’elle s’apprête à reprendre le tube: « Chanson sur une drôle de vie », rendu célèbre par le film: « Tout ce qui brille. » Un véritable hymne à la vie repris en coeur par un public chauffé à blanc. Un bonheur communicatif qui ne tardera pas à se propager à l’ensemble du festival.
La fête s’embrase
Suivront par la suite le très Corcovadesque : « Alia Soûza/Salsa », tel un concerto d’oiseaux tropicaux, enivrant comme un couché de soleil sur la Baie de Rio.
Nous aurons également droit à l’incontournable : « Rien que de l’eau », un morceau que n’aurait certes pas renié Mr Nougaro dans sa période Nougayork. Une véritable force se dégage de ce titre, l’utilisation des cuivres déjà mais encore une fois, par le prisme de ses aspirations libertaires, elle réussit à personnifier l’eau pour la faire apparaître sous les traits d’une déesse forte et salvatrice. Elle profitera de l’entrain de ce titre pour se lâcher un peu et partir communier avec ses musiciens.
L’heure de se séparer semble maintenant imminente, le groupe tire sa révérence laissant sa chef-d’orchestre seule sur scène pour entamer les dernières chansons. Comme une évidence, elle commencera par « Ma révérence. » Il émane d’elle une impression de force et de sérénité, littéralement habitée par son art. Dès qu’elle se reconnecte à son instrument, la colombe se fait lionne et ses accords électrisent. Le poids des années accentuant encore plus le côté tragique des paroles, telle une vieille âme ayant déjà errée bien trop longtemps à la surface de cette Terre.
Arrive donc le dernier morceau, le très acclamé : « Bahia », ultime titre pour une dernière valse, visiblement l’un des plus aimé des fans. Véritable ode au lâché prise et à la communion des corps, il s’en dégage une candeur presque érotique, le velours de sa voix encore intacte et ce vibrato si caractéristique collent parfaitement à l’esthétique de la chanson. Elle adaptera d’ailleurs les paroles à la situation:
« Les jours de pluie qu’est-ce que ça veut dire?
Les jours de pluie ça me fait bien rire
Et je VOUS aime Caressons-NOUS »

Un atterrissage tout en douceur
Au cœur d’une soirée estivale inoubliable bien que caniculaire, nous avons eu l’extrême privilège de ressentir cette fameuse pluie d’une autre planète. Au crépuscule d’une vie artistique éblouissante, cette grande dame nous a envoyé les derniers rayons d’un soleil créatif que l’on ne voudrait jamais voir s’éteindre. Un grand merci au festival Nuits du Sud d’avoir invité cette légende de la chanson française mais aussi et surtout, un immense merci, à elle, à celle qui a connue mille vies, de nous avoir gratifié d’une aussi belle et émouvante performance.
Aurélien Maccarelli
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