Le rapport de la chambre régionale des comptes décrit un Grand Prix de France au Castellet financé massivement par l’argent public et miné par un modèle déficitaire. Les magistrats pointent des procédures irrégulières, des rémunérations élevées et une gouvernance opaque laissant une dette de 35,7 millions d’euros.
Le retour du Grand Prix de France de Formule 1 sur le circuit Paul‑Ricard du Castellet entre 2018 et 2022 devait installer durablement la discipline dans le Var. La chambre régionale des comptes Provence‑Alpes‑Côte d’Azur décrit désormais une trajectoire marquée par un déficit structurel et une gouvernance jugée défaillante. Le groupement d’intérêt public Grand Prix de France‑Le Castellet, actif de 2017 à 2023, ressort avec une dette de 35,7 millions d’euros. Les magistrats recensent 102,9 millions d’euros d’argent public engagés pour quatre éditions « sans que les retombées économiques en soient avérées. »
Le rapport détaille un modèle économique dominé par les redevances versées au groupe détenteur des droits commerciaux de la Formule 1. Plus de 75 millions d’euros ont été consacrés à ces paiements sur l’ensemble de la période. Les contrats prévoyaient que cette société capte l’essentiel des recettes commerciales, notamment les droits télévisés et les revenus associés. Le GIP s’est retrouvé dépendant de la billetterie, seule source directe de recettes. La fréquentation est restée élevée malgré des difficultés d’accès au site, mais les entrées n’ont pas suffi à absorber les charges. La période Covid a encore réduit la capacité du modèle à se stabiliser.
Près de la moitié des ressources du GIP a été financée par les contribuables. Les collectivités membres ont déjà injecté plus de vingt millions d’euros. Le conseil départemental du Var, la Métropole Toulon‑Provence‑Méditerranée et la communauté d’agglomération Sud‑Sainte‑Baume figurent parmi les principaux contributeurs. La liquidation du GIP, actée en mars 2024, laisse ces acteurs territoriaux en désaccord sur la répartition de la dette.
Procédures irrégulières, étude niçoise et gouvernance opaque
La chambre régionale des comptes ne se limite pas au déséquilibre financier. Les magistrats évoquent des « défaillances de gouvernance » et une forme d’opacité dans la conduite du GIP. Une dizaine de marchés publics ont été passés sans mise en concurrence. Les contrôleurs citent des achats d’espace médias pour 430 000 euros et des prestations de conseil pour 1,23 million d’euros entre 2017 et 2022. Ces dépenses s’ajoutent aux redevances versées au groupe britannique et renforcent le caractère non soutenable du modèle décrit par la CRC.
Une décision attire particulièrement l’attention : un contrat de 550 000 dollars signé en 2022 pour une étude sur « la faisabilité d’un Grand Prix à Nice ». La moitié de cette somme a été versée au groupe Formula One Management. Ce contrat a été conclu à l’insu du conseil d’administration et en dehors de l’objet statutaire du GIP, centré sur le retour du Grand Prix de France au Castellet. La chambre insiste sur ce point et qualifie cette initiative de dépense « hors de l’objet statutaire ».
Dans sa réponse, Christian Estrosi précisait que cette somme avait été réglée en 2025 par la Métropole Nice‑Côte d’Azur, structure qu’il présidait lorsqu’il était maire de la capitale azuréenne. L’élu rappelait également ne pas avoir exercé de fonction exécutive au sein du GIP. La CRC souligne toutefois le rôle stratégique de la présidence dans la validation de certaines orientations.
La gouvernance du GIP est aussi critiquée pour son manque de transparence vis‑à‑vis des administrateurs. Les collectivités membres n’ont pas toujours disposé d’une information complète sur les engagements financiers. Cette opacité nourrit aujourd’hui les tensions autour du partage de la dette.
Rémunérations élevées, frais importants et enquête judiciaire en cours
La chambre régionale des comptes consacre une partie de son rapport à la politique de recrutement et de rémunération du GIP. La masse salariale est passée de 1,1 million d’euros en 2018 à 2,8 millions d’euros en 2022. Les magistrats évoquent une « politique de recrutement et de rémunération généreuse. » Le directeur général recruté en 2020 percevait 338 000 euros par an. Les frais liés à ce poste sont également examinés : 25 700 euros d’hôtellerie en 2021 et des déplacements domicile‑travail pris en charge alors que ces trajets n’étaient pas prévus dans le contrat.
D’autres avantages matériels sont relevés. Un cadre disposait d’une carte bancaire professionnelle, avantage non conforme aux statuts. Le rapport évoque des « commodités accordées aux dirigeants qui ne paraissaient pas spécialement vigilants sur l’économie des moyens. »
Sur le plan judiciaire, le parquet de Marseille poursuit une enquête ouverte en 2023 pour favoritisme et détournement de fonds. Jean‑Louis Masson, président du conseil départemental du Var, rappelle avoir effectué un signalement au procureur dès 2023. « Je produirai donc également votre rapport définitif et considère que votre organisme est également en droit de le faire », écrit l’élu à la CRC.
Retombées économiques en retrait et débat sur l’avenir de la F1 en France
La question des retombées économiques occupe une place centrale dans le rapport. Les promoteurs du projet tablaient sur 120 millions d’euros de gains. La CRC évalue ce montant réel à 75 millions d’euros. Les magistrats estiment que les « retombées économiques ont été sensiblement surévaluées » et qualifient le modèle de « non soutenable. » Xavier Lefort rappelle le contexte : « Tout le monde savait que ce serait déficitaire et nécessiterait de l’argent public. »
Dans sa réponse, Christian Estrosi défendait néanmoins l’impact du Grand Prix sur le territoire. L’élu affirme que « le Grand Prix a bien contribué au rayonnement du territoire et à l’attractivité touristique. » Le président délégué de la Région considèrait le Castellet comme un site pertinent pour un éventuel retour de la Formule 1, à condition d’obtenir « un engagement financier clair de l’État. »
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